{"id":77,"date":"2013-04-10T16:27:15","date_gmt":"2013-04-10T16:27:15","guid":{"rendered":""},"modified":"2013-04-12T11:07:07","modified_gmt":"2013-04-12T11:07:07","slug":"","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/niefrar.org\/?p=77","title":{"rendered":"Mauritanide"},"content":{"rendered":"<p><P align=left><br \/>\nNouakchott est la capitale de la Mauritanie. R\u00e9sultat : c&#8217;est<br \/>\nun devoir national pour tous les Mauritaniens de venir y<br \/>\nhabiter. Aujourd&#8217;hui la capitale abrite un tiers de la<br \/>\npopulation du pays. L&#8217;un des deux tiers restant est en route<br \/>\nde l&#8217;autre attend une voiture qui le prendrait en stop ou de<br \/>\nquoi payer le taxi-brousses. Je connais cette ville depuis pas<br \/>\nmal de temps. A l&#8217;\u00e9poque c&#8217;\u00e9tait une ville o\u00f9 il \u00e9tait<br \/>\nimpossibles de vivre. Aujourd&#8217;hui, il est impossible d&#8217;y<br \/>\nmourir : on meurt  d\u00e8s qu&#8217;on s&#8217;en approche. Son probl\u00e8me, \u00e0<br \/>\ncette ville, c&#8217;est que ce n&#8217;est pas une ville unique, c&#8217;est<br \/>\nune s\u00e9rie de villages mis bout \u00e0 bout, li\u00e9s seulement par ce<br \/>\nqui fait d\u00e9tester les villes: la pollution, le stress, le<br \/>\nbruit, les odeurs. Nouakchott \u00e9tant trop jeune pour avoir une<br \/>\n\u00e2me, chacun y emm\u00e8ne la sienne, y reconduit les habitudes de<br \/>\nson village ou de son campement, y reconstitue sa vie tribale.<br \/>\nMon probl\u00e8me avec Nouakchott c&#8217;est que je trouve que cette<br \/>\nville est une agression permanente.<br \/>\nJe ne parle pas des tracas de la circulation urbaine, mais du<br \/>\nfait m\u00eame &#8220;d&#8217;exister&#8221; (au sens <cs_marron> <b> heidegg\u00e9rien <\/b> <\/cs_marron> si l&#8217;on peut dire)<br \/>\nen cette ville. Voil\u00e0 par exemple ma journ\u00e9e nouakchottoise<br \/>\ntype : R\u00e9veil avec le lever du soleil. Vertiges. Ma peau est<br \/>\naussi \u00e9paisse que celle d&#8217;un crocodile quinquag\u00e9naire qu&#8217;on<br \/>\naurait fait cuire huit heures durant sur un feu de bois<br \/>\n<cs_marron> <b> d&#8217;acacia radiana <\/b>   <\/cs_marron>.<br \/>\n Comme d&#8217;habitude j&#8217;ai tr\u00e8s mal dormi.<br \/>\nJusqu&#8217;\u00e0 minuit, on a bu du th\u00e9. J&#8217;ai essay\u00e9 de lire un peu, me<br \/>\nsuis endormi \u00e0 la troisi\u00e8me page. A deux heures du matin, un<br \/>\ncort\u00e8ge nuptial klaxonnant m&#8217;a r\u00e9veill\u00e9 en sursaut. A trois<br \/>\nheures, des gamins faisaient le rod\u00e9o avec les bagnoles de<br \/>\nleurs parents sous ma fen\u00eatre. A quatre heures, un \u00e2ne s&#8217;\u00e9tant<br \/>\nmis \u00e0 braire, tous les \u00e2nes de Nouakchott lui ont r\u00e9pondu,<br \/>\nr\u00e9veillant les chiens qui, \u00e0 leur tour, firent chanter les<br \/>\ncoqs. La cacophonie ne s&#8217;\u00e9tant tass\u00e9e que trente minutes plus<br \/>\ntard, je fermai l&#8217;Sil au moment o\u00f9 un muezzin insomniaque ou<br \/>\nl\u00e8ve-t\u00f4t donnait de la voix &#8211; qu&#8217;il avait caverneuse comme il<br \/>\nse doit &#8211; dans un haut-parleur aux stridences diaboliques,<br \/>\nd\u00e9clenchant la riposte imm\u00e9diate du muezzin de la mosqu\u00e9e<br \/>\nvoisine, et concurrente, qui, lui, avait un contre-ut \u00e0 casser<br \/>\ntoutes les vitres. Vaincu par la fatigue, je m&#8217;assoupis tandis<br \/>\nque les muezzins de la ville, de minaret en minaret, ouvraient<br \/>\nles hostilit\u00e9s. Et comme d&#8217;habitude c&#8217;est la camionnette du<br \/>\nboulanger, qui a des probl\u00e8mes d&#8217;allumage, qui m&#8217;a r\u00e9veill\u00e9.<br \/>\nIl faut aller au boulot. Les mendiants. Quel pourcentage de la<br \/>\npopulation nouakchottoise repr\u00e9sentent les mendiants ? Entre 5<br \/>\net 10, peut-\u00eatre ? Je connais beaucoup de mendiants. ils me<br \/>\nconnaissent par mon pr\u00e9nom. Nos mendiants commencent \u00e0 se<br \/>\nprofessionnaliser. Mon  <cs_marron> <b> &#8220;mendiant traitant&#8221; <\/b>   <\/cs_marron>est un vieux bon<br \/>\nhomme maigre \u00e0 chapelet et bouc blanc. Je ne connais pas son<br \/>\nnom mais il conna\u00eet le mien. A chaque fois que l&#8217;on se<br \/>\nrencontre &#8211; et on se rencontre chaque jour &#8211; il me raconte la<br \/>\nvie de sa famille. Je connais tout maintenant des &#8220;maladies de<br \/>\nfemmes&#8221; de madame le mendiant, tout des oreillons du petit-<br \/>\ndernier &#8220;msaykin&#8221;, tout de l&#8217;a\u00een\u00e9 qui fait, &#8220;alhamdullilah&#8221;,<br \/>\nm\u00e9decine en Syrie&#8230;Apr\u00e8s le rapport quotidien sur l&#8217;\u00e9tat de<br \/>\nla famille, mon mendiant prie Dieu &#8220;pour qu&#8217;il \u00e9l\u00e8ve mon<br \/>\ndegr\u00e9&#8221; (qui reste en v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 pour cette heure<br \/>\nmatinale), pour &#8220;qu&#8217;il confonde les Envieux&#8221; et &#8220;qu&#8217;il<br \/>\nmultiplie mon Bien&#8221;. Et bien s\u00fbr, je n&#8217;ai pas le choix, je me<br \/>\nfends d&#8217;un petit billet. Et le plus souvent, le mendiant,<br \/>\nquand il happe ce billet, devient \u00e0 ce moment pr\u00e9cis plus<br \/>\nriche que moi. C&#8217;est la r\u00e8gle du jeu : plus j&#8217;en sais sur les<br \/>\nmaladies de madame et les \u00e9tudes de l&#8217;a\u00een\u00e9 plus je dois<br \/>\nd\u00e9bourser. Ce n&#8217;est plus un mendiant anonyme auquel je peux<br \/>\ndonner 10 ou 20 UM, non, c&#8217;est &#8220;mon&#8221; mendiant et je me dois<br \/>\nd&#8217;\u00eatre \u00e0 la hauteur de ses esp\u00e9rances.<br \/>\nQuand &#8220;mon&#8221; mendiant s&#8217;en va les autres mendiants m&#8217;assaillent<br \/>\nde toute part et je m&#8217;en tire en vidant ma poche. Je devins<br \/>\nainsi une sorte de PME avec ses salari\u00e9s. Les mendiants<br \/>\nenvol\u00e9s et s&#8217;\u00e9tant abattu par grappes sur un autre zozo, voil\u00e0<br \/>\nles vendeurs ambulants. Non, je n&#8217;ach\u00e8te pas de &#8220;montre anti-<br \/>\nchoc anti-bloc&#8221;, non je n&#8217; ai pas besoin d&#8217;un &#8220;tournevis<br \/>\nam\u00e9ricain &#8211; 5 cl\u00e9s universel&#8221;, non, pas de &#8220;6 couteaux et 6<br \/>\nfourchettes \u00e0 prix d&#8217;ami&#8221;, non, pas de &#8220;r\u00e9\u00e9metteur-t\u00e9l\u00e9&#8221;, non,<br \/>\npas de &#8220;la douzaine de slips-coton&#8221;. Non, je ne &#8220;donne&#8221; rien,<br \/>\nnon, je ne &#8220;dis&#8221; pas &#8220;rec&#8221;, je ne &#8220;discute&#8221; pas, je ne rien.<br \/>\nJe veux la paix. Mon bureau. Je ferme \u00e0 double tour. Je suis<br \/>\nau bord des larmes. Je m&#8217;affale sur mon si\u00e8ge, la t\u00eate entre<br \/>\nles mains. On frappe \u00e0 la porte. Discr\u00e8tement. Puis de fa\u00e7on<br \/>\nde plus en plus insistante. Deux personnes se relaient.<br \/>\nChacune y va de sa rafale. J&#8217;ouvre, h\u00e9b\u00e9t\u00e9. Est-ce la fin du<br \/>\nmonde ? Non, &#8220;on nous a dit que tu \u00e9tais l\u00e0, c&#8217;\u00e9tait pour<br \/>\nsaluer c&#8217;est tout&#8221;; &#8220;ouay, ouay, rench\u00e9rit l&#8217;autre, on a vu ta<br \/>\nvoiture, et comme \u00e7a fait longtemps&#8230; C&#8217;est tout&#8230;&#8221;. C&#8217;est<br \/>\ntout ? Que non ! &#8220;Je sais gaa que ce n&#8217;est pas le moment, mais<br \/>\nje suis en d\u00e8che. Tu peux me d\u00e9panner&#8221; ?<br \/>\nPas maintenant, demain, peut-\u00eatre , ou apr\u00e8s demain. Ou la<br \/>\nsemaine prochaine. Des visiteurs. Du th\u00e9 ? Si, si, du th\u00e9. N&#8217;y<br \/>\na-t-il donc pas de zrig, ici ? Si, si, du zrig. On peut<br \/>\nt\u00e9l\u00e9phoner ? \u00c9videmment, voyons, appelez Honolulu si vous<br \/>\nvoulez. De th\u00e9 en zrig en coup de t\u00e9l\u00e9phone en copain en d\u00e8che<br \/>\nen vieux cousin dans l&#8217;embarras, on en arrive au coucher du<br \/>\nsoleil, estomac tordu, bave \u00e0 la commissure des l\u00e8vres,<br \/>\ncheveux hirsutes, gorge s\u00e8che. On rentre chez soi. A la<br \/>\nmaison, d&#8217;autres visiteurs et d&#8217;autres probl\u00e8mes. Le pi\u00e8ge.<br \/>\nL&#8217;id\u00e9e m&#8217;est venue que, dans nos relations avec les bailleurs<br \/>\nde fonds, on pourrait s&#8217;inspirer de la technique de &#8220;mon&#8221;<br \/>\nmendiant. On va voir par exemple le directeur du FMI ou de la<br \/>\nBanque mondiale, on ne lui laisse pas le temps de placer un<br \/>\nmot et on lui raconte comment \u00e7a va \u00e0 Djigueni, les pluies \u00e0<br \/>\nM\u00e9derdra, l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 Aoujeft, la rage de dents du Wali de<br \/>\nNouakchott, les fi\u00e8vres de tel s\u00e9nateur, les humeurs du<br \/>\nministre. Plus ils en sauront, plus ils nous donneront<br \/>\nd&#8217;argent. Et quand nous rentrerons chez nous, nous dirons ce<br \/>\nque dit probablement mon mendiant : &#8220;Quels cons !&#8221;<\/p>\n<p> <b> Feu Habib Ould Mahfoud <\/b> <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nouakchott est la capitale de la Mauritanie. R\u00e9sultat : c&#8217;est un devoir national pour tous les Mauritaniens de venir y habiter. Aujourd&#8217;hui la capitale abrite un tiers de la population du pays. 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